On encourage de plus en plus le travail collectif et la transversalitĂ© dans l’espoir de renforcer la performance des Ă©quipes. Pourtant, sur le terrain, le mĂ©lange des rĂŽles peut crĂ©er une confusion qui fragilise les projets. Dans les projets complexes, l’absence de rĂŽles clairement dĂ©finis entraĂźne en effet des dĂ©cisions floues, des responsabilitĂ©s diluĂ©es et une hausse des risques. Pour ĂȘtre efficace, un collectif ne doit pas mĂ©langer les rĂŽles, mais les clarifier : un dĂ©cideur identifiĂ©, des experts Ă leur place et un chef de projet qui dĂ©lĂšgue sans se substituer. Lâintelligence collective nâest performante que lorsquâelle sâappuie sur une gouvernance structurĂ©e et des frontiĂšres claires. Ce nâest pas le mĂ©lange des rĂŽles qui fait la force dâune Ă©quipe, mais la capacitĂ© de chacun Ă savoir jusquâoĂč il peut aller et oĂč il doit sâarrĂȘter.
Est-ce que mélanger les rÎles permet de mieux travailler ensemble ?
Dans une entreprise, on nous demande de plus en plus de collaborer avec diffĂ©rents services pour favoriser la transversalitĂ© et l’intelligence collective. Dans une Ă©quipe de projet, on demande aux ingĂ©nieurs confirmĂ©s d’accompagner les juniors dans le mĂȘme but. Les seniors leur transmettent alors leurs connaissances, effectuent parfois leur travail Ă leur place ou leur indiquent ce qu’ils doivent faire.
On pense amĂ©liorer le collectif et la cohĂ©sion d’Ă©quipe en procĂ©dant ainsi. Cependant, ce que je constate, câest que lorsque tout le monde est sous pression, le junior se retrouve finalement seul, face aux dĂ©cisions prises par les autres et Ă ses propres interrogations. Il ne sait plus s’il doit prendre la dĂ©cision lui-mĂȘme, ni comment la prendre, car on ne lui a pas appris Ă le faire seul ni Ă assumer ses rĂŽles et responsabilitĂ©s.
La réalité du terrain
Un projet de construction est un Ă©cosystĂšme complexe oĂč tout va trĂšs vite. Sans rĂŽles et responsabilitĂ©s clairement dĂ©finis, sans structure, sur le terrain, les tensions montent rapidement, les dĂ©cisions sont mal prises, voire ne sont pas prises du tout, et le projet peut ĂȘtre compromis en un rien de temps.
En effet, lorsqu’elles sont prises Ă plusieurs, les dĂ©cisions semblent ne pas ĂȘtre prises du tout. Face Ă un problĂšme nĂ©cessitant une prise de dĂ©cision rapide, chacun sâattend Ă ce qu’elle soit prise par quelquâun dâautre, mais elle nâest finalement prise par personne.
De plus, lorsque les experts sortent de leur domaine de compétence et cherchent à influencer les décisions, la réflexion est brouillée et la prise de décision devient difficile.
Par ailleurs, lorsque les ingĂ©nieurs les plus expĂ©rimentĂ©s deviennent contrĂŽleurs techniques, des problĂšmes techniques importants peuvent ĂȘtre nĂ©gligĂ©s ou du temps peut ĂȘtre perdu. Un simple questionnement sur une problĂ©matique prĂ©cise au bureau de contrĂŽle permet pourtant d’avancer plus rapidement.
Enfin, lorsque les chefs de projet cherchent Ă tout contrĂŽler et Ă tout reprendre « au cas oĂč », les frustrations augmentent chez les ingĂ©nieurs et leur confiance s’envole.
Dans ces situations, alors que l’on prĂŽne le travail d’Ă©quipe, l’ingĂ©nieur, qui devrait bĂ©nĂ©ficier de l’intelligence collective, se retrouve souvent seul face Ă son problĂšme, sans avoir appris comment les rĂ©soudre et sur qui sâappuyer pour aller au bout de sa dĂ©marche. En diluant ainsi les responsabilitĂ©s, on augmente le risque.
Collaborer sans diluer
Dans un collectif efficace :
– Il nây a quâune seule personne qui arbitre (le A de la matrice RACI). En cas de problĂšme, câest lui qui tranche.
– Les experts restent dans leur rĂŽle de conseil et nâimposent pas de mode de fonctionnement qui ne serait pas choisi par lâĂ©quipe projet.
– Le contrĂŽleur technique câest le juge de paix. On peut le faire intervenir aussi en tant que conseil sur des problĂ©matiques prĂ©cises.
– le chef de projet dĂ©lĂšgue les diffĂ©rentes tĂąches aux ingĂ©nieurs, leur explique comment effectuer le travail et contrĂŽle leur travail sans pour autant le faire Ă leur place.
Lâintelligence collective a besoin de frontiĂšres claires pour ĂȘtre efficace. La mise en place d’une gouvernance structurĂ©e dĂšs le dĂ©but des projets y participe.
Le mĂ©lange des rĂŽles ne fait pas la force dâune Ă©quipe. C’est la clartĂ© avec laquelle chacun sait jusqu’oĂč il peut aller et oĂč il doit s’arrĂȘter qui la forge.

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